Grève générale à la Poste du Louvre

un léger décalage...

Billet

L'autre jour, j'ai fait développer une vieille pellicule photo 24 x 36. J'ai découvert des images en couleur, jaunies, datant du début des années 2000, en particulier celles de la grève de juin 2000 à la poste du bureau du Louvre dans le 1er arrondissement de Paris. Ce bureau était le seul à être ouvert 24 heures sur 24. Il comprenait la plupart des activités postales : guichets, banque, distribution du courrier et des colis, acheminement (centre de tri) et relèvement des boites à lettres.

A l'époque, je travaillais au service des lignes (le 6ème groupe) sur les 4 premiers arrondissements de Paris, service stratégique, qui assurait la distribution des lettres et colis (en sac n° 7) des gros "clients" (grosses entreprises, ministères, conseil d'Etat, conseil constitutionnel et cour des comptes, importantes copropriétés avec gardien-ne), l'acheminement des sacs dans les dépôts-relais et le transport des facteurs sur leurs tournées.

L'année 2000 fut marquée par de forts mouvements de grève à la Poste. La direction nationale tentait d'exploiter la mise en œuvre de la loi sur les 35 heures pour supprimer des milliers d'emplois dans le pays. Partout, malgré le peu d'intérêt des médias dominants pour les mouvements sociaux, mais surtout grâce aux tracts syndicaux, nous savions que des collègues étaient en grève illimitée, durant plusieurs semaines, voire plusieurs mois pour sauver les emplois et empêcher la dégradation de leurs conditions de travail. Ces luttes concernaient également les facteurs, or la distribution était l'un des secteurs les moins traditionnellement mobilisés, en raison notamment de la distribution des calendriers à la fin de l'année.

Dans la fonction publique, les postiers de base étaient les fonctionnaires les plus mal payés avec un régime indemnitaire annuel de 4 400 francs. La précarité sociale gagnait du terrain puisque l'entreprise comptait déjà plus de 30 % d'agents contractuels, dont certains sous contrat à durée indéterminée intermittent. Certains collègues contractuels sous CDII de 800 heures annuelles percevaient un salaire mensuel équivalent à un RMI. Faire grève était pour chaque gréviste un véritable sacrifice parce que chaque jour chômé amputait le salaire d'un trentième.

La section CGT dans laquelle je militais fut informée du projet de restructuration des services de la distribution. L'heure était grave. Nos emplois étaient en jeu. Pour empêcher ce funeste projet, le bureau devait se mettre en grève illimitée.

Une semaine avant le déclenchement de la grève, tous les militants de la section sont allés discuter avec les collègues en fin de journée pour prendre la température en les informant du projet de suppression des dizaines postes. Les collègues étaient globalement opposés au projet, révoltés que les 35 heures puissent servir, non pas à créer des emplois, mais à en supprimer des dizaines localement. Certains étaient également dégoûtés par leurs bas salaires, la dégradation de leurs conditions de travail, le mépris de la hiérarchie, l'absence de débouchés en termes de carrière, le flicage et la pression exercés quotidiennement par certains petits chefs.

A la prise de service du lundi à 6 h 30, sous la grande horloge, l'ensemble des collègues de la distribution étaient réunis en assemblée générale. Après les interventions des responsables CGT, FO et Sud, et, de quelques collègues non encartés, une majorité vota pour la grève illimitée. Le même processus se produisit aux guichets et à l'acheminement : la poste du Louvre était donc en grève générale illimitée !

Durant une semaine, chaque matin, l'assemblée générale décida la reconduction de la grève. Le mouvement à peine majoritaire le lundi se renforçait au fil des jours. Les petits chefs et les inspecteurs étaient dans leurs petits souliers, cloîtrés dans leurs bureaux aux parois de verre, n'osant plus tenter de convaincre tel-le ou tel-le collègue de rejoindre son poste de travail. Les rares jaunes d'ailleurs profitaient de la grève pour bosser au ralenti, profitant de la grève pour se la couler douce en espérant se faire bien voir de la hiérarchie pour obtenir une éventuelle promotion...

Grâce à la mobilisation d'une écrasante majorité du personnel, les piquets de grève furent tenus 24 heures sur 24 : plus aucun pli ni colis ne rentrait, le service des lignes ne fonctionnait plus, et, aucun camion n'entrait ni ne sortait du bureau. Faire grève illimitée est une activité à la fois joyeuse par le renforcement des liens de solidarité, la rupture avec le train-train quotidien et l'ordre établi, mais épuisante physiquement (on ne faisait pas grève en restant chez soi) pour tenir un piquet, convaincre des collègues non grévistes, et, psychologiquement (incertitude quant à l'issue, aux salaires écrêtés durant des mois, aux tas de sacs de courrier à traiter à l'issue).

Le lundi suivant, nos représentants syndicaux nous informaient que la direction ouvrait enfin la porte aux négociations puisque la fin de la grève par le pourrissement du mouvement qu’elle espérait ne s'était pas produit. De plus, le contexte local nous était favorable. Une grève illimitée de longue durée dans le plus grand bureau de poste du pays qui assurait la distribution du courrier aux plus importantes institutions publiques, à certains titres de la presse nationale (Le Figaro, le Nouvel Obs, Les Échos, le Canard enchaîné, les Inrocks) et aux sièges sociaux de banques et de grandes entreprises, risquait de ternir l'image du gouvernement de la gauche plurielle de Jospin !

Le lendemain matin devant l'assemblée générale, les délégués syndicaux nous informaient que la direction renonçait à son projet, assurait la création de quelques postes et acceptait de payer trois jours de grève en les qualifiant de jours de négociation. A une immense majorité, la reprise du travail était votée. Mine de rien, c'était la première fois depuis des décennies que nous gagnions une grève. L'ambiance était plutôt joyeuse malgré l’empilement des sacs de courrier autour des casiers de tri... et nos prochains salaires mensuels écrêtés d'une journée de travail durant plusieurs mois.

Plus de 25 années ont passé depuis cette lutte victorieuse. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les dirigeants de la Poste ont retenu la leçon.

La direction de la Poste a totalement transformé le bâtiment historique et modifié son usage pour éviter d'avoir 500 postiers au cœur de Paris, susceptibles de bloquer l'activité et de ternir son image en dévoilant sa politique antisociale et commerciale, à mille lieux du service public.

Durant plus de 4 ans, le bâtiment qui occupe une partie des rues du Louvre et d’Étienne Marcel ainsi que la totalité de la rue Jean-Jacques Rousseau a été en travaux. Les éléments historiques et architecturaux spécifiques à l'activité postale ont été détruits. Seuls demeurent les murs extérieurs et la structure en acier. Tout le reste a disparu. Le façadisme parfait !

Il n'y a plus de vie. Tout a été aseptisé : une cour intérieure, un "patio", sombre au demeurant, a remplacé le quai de transbordement, de grandes enseignes, des bureaux et un hôtel 5 étoiles ont pris place, une banque réservée aux riches y est également installée, ainsi que des logements pour CSP+. Pour faire passer la "pilule", il y a également un commissariat et quelques logements sociaux...

Aujourd'hui, il ne reste quasiment rien de la Poste du Louvre, hormis de nombreux automates, et, quelques commerciaux de la Banque postale...