911.jpg

Pour les dix ans du 911, les médias dominants ont fait le job : plateaux tv et radio à quelques encablures de Ground zero pour diffuser les images de la tragédie, ou pour interviewer les survivants, les familles des disparus et quelques grands témoins comme Jean Réno ou Johnny Halliday... Il va de soi que nous étions tous des Américains !

« La démocratie change, elle évolue tout le temps. C'est l'une des raisons pour lesquelles je hais le patriotisme de foire. Il ne faut jamais prendre la démocratie pour une chose due. Elle est toujours en danger. (...) Que nous ayons eu une grandiose expérience démocratique ne signifie pas qu'il suffit de brandir des drapeaux pour continuer sur cette voie. C'est un comportement répugnant. Il n'y a que les monarchies ou les États fascistes pour se prétendre immuables, évidents.»

Les deux précédentes citations, extrêmement lucides et sans concession, sont extraites de Pourquoi sommes-nous en guerre ?

«Dans un contexte d'effondrement des valeurs collectives, le patriotisme se transforme en soubrette du totalitarisme. La patrie se transforme en religion et on nous demande de vivre dans un état d’exaltation religieuse permanente : Aimez l'Amérique ! (...) Mais cet amour sans condition suppose de commencer à renoncer à son sens critique, qui est l'un des fondements de la démocratie.»

Un petit recueil qui rassemble dialogues, tribune, conférence et interviews. Norman Mailer y analyse l'Amérique de l'après 11 septembre 2001.

«Sans le 11 septembre, Georges W. Bush serait resté soumis à l'inconfort d'une image publique de plus en plus repoussante. On pouvait même dire que l'Amérique subissait une série de crises qui n'étaient pas sans comparaison avec ce que les Allemands avaient vécu après la Première guerre mondiale lorsque l'inflation était venue balayer le principe fondamental du respect de soi germanique cette conviction qu'en travaillant dur et en se montrant économe chacun pouvait prétendre à une retraite honorable. Sans cette destruction du tissu social, il est probable qu'Hitler ne serait jamais parvenu au pouvoir. Et dans une commune mesure le 11 septembre a produit un effet similaire sur la confiance que les Américains éprouvaient en eux-mêmes.»

Pour lui, Bush et ses amis constituent une menace pour la démocratie bien plus grande que le terrorisme. Il analyse l'évolution du camp conservateur, dominé par ce qu'il nomme le ''conservatisme du drapeau ou cocardier", dont aujourd'hui les membres sont rassemblés sous l'étiquette du Tea Party.

«Pour Bush, le "Mal" est un narcotique destiné au secteur de la population qui souffre le plus. Et il va de soi qu'il le fait parce qu'il est persuadé que l'Amérique est du côté du "Bien". Mais comme il redoute aussi que la nation soit en train de basculer rapidement dans la débauche (...). L'un des espoir de la Maison-Blanche, alors, c'est que si l'Amérique devient une machine de guerre mondiale assez formidable pour imposer l'allégeance de tous. (...) Allégeance, patriotisme, sacrifice, redeviendront des valeurs essentielles de la nation (avec toute l'hypocrisie qui en découle). Une fois que nous serons la version XXIème siècle de l'ancien Empire romain, la réforme moraliste poursuivra son cours. »

En quelque sorte, le projet impérial - empire du bien contre empire du mal - se fonde sur l'alliance politique entre les fondamentalistes chrétiens et l'oligarchie.

«Peut-être tout projet impérial repose-t-il sur une classe supérieure scandaleusement riche qui, parce qu'elle sent sa prospérité sans cesse enviée et menacée, est peu encline à chérir la démocratie de tout son cœur. Si l'on accepte ce présupposé, on peut avancer que l'effarante richesse accumulée pendant cette décennie a créé le besoin irrépressible, au plus niveau, de passer de la démocratie à l'Empire. Celui-ci garantissait ces énormes profits si rapidement amassés. Est-il possible que Georges W. Bush pense à un avenir impérial en octroyant ces spectaculaires facilités fiscales aux riches ?»

Il permet d'occulter les inégalités sociales croissantes et le dépérissement de la démocratie :

«Notre pays est devenu une démocratie dépouillée de quelques-uns de ses éléments les plus essentiels. Personne, que je sache, n'a jamais professé qu'un authentique système démocratique permettait aux plus riches de gagner mille fois plus que les plus pauvres. Que le citoyen particulièrement prospère d'une ville gagne dix fois , voire cinquante fois plus que les autres n'est pas difficile à concevoir de la part d'une société relativement juste. Mais quand le rapport passe de un à mille, ou plus, d'est que quelque chose de scandaleux est en train de se produire. L'idée que nous disposons d'une démocratie vivante qui prépare notre avenir est un leurre.»

En définitive, Norman Mailer estime que les atteintes aux libertés fondamentales, sous prétexte de garantir la sécurité et la lutte contre le terrorisme, risquent de porter un coup fatal à une démocratie en déliquescence..

«Je crois que nous sommes ici, dans l'Amérique d'aujourd'hui, face à une situation prétotalitaire (...) le fascisme ne surgira pas par le truchement d'un parti politique, ni de chemises noires ou brunes. Il y aura d'abord une restriction des libertés fondamentales. En dernière analyse, la démocratie ne fait pas bon ménage avec la sécurité. Il y aura un moment où nous, les Américains, devront être capables de dire que nous sommes prêts à faire face aux coups terroristes sans céder à la panique. Que la liberté est pour nous plus importante que la sécurité.»

La lecture de Pourquoi sommes-nous en guerre ? est passionnante, tant les observations de Norman Mailer sur le système Américain à la dérive rappellent, par bien des aspects, ce que nous vivons dans la France du Traité de Lisbonne.