Publié en 2004 et réactualisé en 2012, le Grand bond arrière est un passionnant essai d'histoire politique qui court de la fin de la Deuxième guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui, soit des balbutiements de l'idéologie néolibérale à sa domination.

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Serge Halimi rappelle d'abord les conditions sociales et politiques qui ont permis à l'État providence de s'imposer dans le monde capitaliste après la crise de 1929, puis de devenir un modèle quasiment incontestable et incontesté aussi bien dans les partis sociaux-démocrates qu'à droite et même dans les milieux patronaux.

Ensuite, l'auteur narre la longue histoire de la bataille idéologique initiée par Hayek, le père du néolibéralisme, et de ses disciples comme Friedman. L'écho favorable dans les milieux les plus réactionnaires de la droite et le soutien financier de grands patrons revanchards qui considéraient que l'État providence était un succédané du socialisme. La mise en place d'un réseau international informel à travers la Trilatérale ou Bilderberg. La création de think tanks, véritables machines de guerres pour légitimer intellectuellement les thèses inégalitaires du néolibéralisme et surtout convertir un nombre croissant d'universitaires qui à leur tour mèneront la contre-offensive conservatrice au sein de l'Université. L'accueil médiatique très favorable de médias contrôlés par l'oligarchie, le tournant des années Reagan-Thatcher, puis l'accélération après la chute du mur de Berlin.

Le Grand bond arrière s'appuie sur de nombreux documents, souvent savoureux à l'instar de cette citation d'Alain Minc cuvée 1984 :

« Le libéral de droite croit que le marché est le meilleur moyen d'obtenir un optimum économique, mais qu'il faut faire en sorte de maintenir un certain nombre de stabilisateurs pour que la société ne bouge pas trop, même si on atteint l'optimum économique. Le libéral de gauche, donc moi, croit que le marché, outre un certain nombre de vertus économiques, peut être un moyen assez brutal de changer la société, et que, de ce point de vue, il faut le laisser jouer à plein.»

Enfin, preuves et exemples à l'appui, le directeur du Monde diplomatique démontre que la domination idéologique des thèses néolibérales et leur mise en œuvre n'auraient jamais pu survenir si la gauche, en l'occurrence le parti démocrate américain et la social-démocratie, n'avait pas trahi ses idéaux et la classe ouvrière.

« Devant ce nouveau capitalisme, ou sa nouvelle offensive, les socialistes modérés et les néotravaillistes ont d'abord prétendu réagir un peu comme Marx face à la révolution industrielle. La transition, estiment-ils, au moins jusqu'à la crise des subprimes, comporte son cortège de dislocations et de malheurs, mais elle est grosse d'excitations, de jeux, d'imprévu, de mise en bière des traditions sociales les plus pesantes. Le "risque" les grise d'autant plus qu'eux-mêmes ne risquent rien. Et qu'ils méprisent ou ignorent ceux qui n'auront pas de seconde chance et pour qui "débloquer la société" représente tout autre chose qu'une découverte jubilatoire d'adolescent en phase de bouillonnement hormonal. »

Une trahison qui ne fut possible qu'à compter du moment où les partis sociaux-démocrates furent complètement détachés de leurs bases ouvrières en se bureaucratisant, en se technocratisant, et en s'embourgeoisant à mesure qu'ils s'institutionnalisaient et qu'ils goûtaient aux privilèges des classes dominantes. Autrement dit, l'engagement dans le parti, qui trouvait autrefois sa source dans le militantisme syndical, l'origine sociale modeste ou le marxisme, est devenu un plan de carrière parmi d'autres pour des gens totalement étrangers aux classes populaires et indifférents à l'injustice sociale. L'individualisme et l'idéologie du mérite ont effacé le collectif et la lutte des classes.

Ainsi dans les années 80, ces partis furent même les initiateurs de la destruction de l'État providence comme en Nouvelle Zélande, et ailleurs, la plupart ont poursuivi l'œuvre de la droite comme aux États-Unis et en Europe. Ces derniers, élus pour arrêter la régression sociale, ont permis au contraire sa progression en enfumant leur électorat, en particulier les classes populaires, avec des questions sociétales.

« Pour les internationalistes de marché, l'essentiel est cependant de ne jamais passer eux-mêmes pour des réactionnaires. Le renversement dialectique entre parti de l'ordre et parti du mouvement représente l'une de leurs grandes victoires. Autrefois le conservatisme impliquait d'abord la protection des rapports de production capitalistes, dans lesquels les socialistes voyaient l'instrument des "maîtres des sociétés internationales. Le "mouvement", en revanche, qualifiait tous ceux qui luttaient contre le maintien de cet ordre social favorable aux possédants. Avec la conversion de la gauche à la révolution libérale, le "progrès" devient la mondialisation (assimilée à l'internationalisme). Et la "réaction", la défense d'un Etat social qui menacerait le travail en en surchargeant le coût. »

En conclusion, l'auteur estime que le grand bond en arrière n'est pas inexorable. Plus le néolibéralisme domine, plus il précarise et plus il devient impopulaire. Aujourd'hui, les classes moyennes et moyennes supérieures qui lui étaient favorables sont à leur tour frappées par les réformes de régression sociale.

En d'autres termes, la social-démocratie et la droite risquent d'apparaitre aux yeux du plus grand nombre comme les fanatiques d'une idéologie au service d'une minorité d'ultra-privilégiés. C'est exactement ce qui s'est produit sur le continent Sud-Américain.

La lecture de ce passionnant ouvrage a une saveur toute particulière à l'heure où le nouveau président social-démocrate François Hollande approfondit la politique néolibérale de Nicolas Sarkozy, son prédécesseur de droite, avec le pacte de compétitivité, l'ANI, le pacte budgétaire européen et bientôt la nouvelle réforme des retraites...