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A ta naissance, le pays où j'avais vécu disparaissait.

Un pays où la misère n'existait pas. Ou peu.

L’État construisait suffisamment de logements sociaux. Les loyers étaient bloqués. Les bidons-villes des années 50-60 avaient disparu.

SDF n'avait pas encore été inventé. D'ailleurs, la LQR était encore inconnue. Je me souviens qu'en regardant un reportage à la TV, à ton âge, j'avais halluciné que les puissants et riches Etats-Unis abandonnent des milliers de pauvres hères réfugiés dans des abris de fortune sur des trottoirs. Chez nous, dans notre très minuscule pays, Il y avait bien des clochards mais ils étaient si rares. C'était quasiment un événement que quelqu'un fasse la manche dans le métro !

La santé gratuite ou quasiment gratuite n'était pas une vaine espérance. Même les plus modestes d'entre-nous ne nous posions pas la question de reporter un soin, de changer nos verres de lunettes, de prendre ou pas une mutuelle. La sécurité sociale jouait pleinement son rôle.

Les services publics n'étaient pas rongés par le culte de la productivité et du management. La Poste, les Télécom, le rail, l'électricité, le gaz étaient disponibles à un prix modique. Les administrations et les sociétés publiques qui les géraient ne gaspillaient pas l'argent dans des campagnes de communication et de pub.

La concurrence n'avait pas pourri tous les secteurs d'activité parce que l'accès à certains services, considéré comme essentiel à la vie même et au contrat social, était sanctuarisé. Les disparités entre les territoires étaient moins criantes qu'aujourd'hui.

Les parents des classes populaires et moyennes avaient la certitude que leurs enfants vivraient dans de meilleures conditions qu'eux.

La haute fonction publique ne rêvait pas de pantouflage doré dans le secteur privé ni d'argent facile.

Le sport professionnel n'était pas gangrené par les paris sportifs et les contrats mirobolants, les joueurs de l'équipe de France n'avaient pas les pieds carrés.

La finance était réglementée.

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Les institutions européennes ne dictaient pas des ordres aux peuples européens, ne s’immisçaient pas dans leurs affaires, ne leur enjoignaient pas de fabriquer leurs fromages de telle ou telle manière, et ne leur ordonnaient pas de privatiser les services publics.

L'euro n'existait pas non plus. Tu ne me croirais pas si je te donnais le prix d'un café ou d'un demi à l'époque !

Il y avait aussi le plein emploi. Tu pouvais faire un doigt d'honneur au patron et retrouver un autre boulot le lendemain. C'est dire si le climat social était différent.

Les salariés gagnaient de nouveaux droits.

Le patronat moribond après avoir massivement collaboré sous Vichy n'était pas en position de force.

La CFDT, même au niveau confédéral, défendait les intérêts des travailleurs et le PS ne niait pas la lutte des classes. Le PCF était puissant.

Le FN était un groupuscule. Les fachos carbonisés par l'anéantissement de l'Allemagne nazie et le déshonneur de la Collaboration ne défilaient pas avec la droite classique et ne passaient pas dans le journal de 20 heures. Les partis dominants ne jouaient pas aux apprentis sorciers avec l'immigration.

Le rapport de forces était favorable à la classe ouvrière. L'oligarchie craignait que les chars de l'Armée rouge n'envahissent les Champs-Élysées. Ou un nouveau Front populaire.

Ce pays, c'était la France.

Ce n'était pas pour autant le paradis. Les inégalités des sexes étaient encore plus criantes qu'aujourd'hui. L'homosexualité était un délit. Le couperet de la guillotine tombait encore. Les centrales nucléaires poussaient comme des champignons. Les déchets radioactifs étaient balancés à la mer. Le monarque républicain était élu pour 7 ans. Et, il y avait déjà la Françafrique.

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J'étais trop jeune pour être nostalgique de cette époque.

J'ai vu la marée néo-libérale tout emporter, ne laisser que quelques îlots épars, et parfois reculer provisoirement comme en 1995.

Tu n'as connu qu'un pays rongé par la régression sociale, l'explosion des inégalités sociales, le chômage de masse, le mépris des classes populaires et de la culture, le culte de l'argent, l'oubli de l'Histoire, le relativisme, le racisme quotidien ambiant...

Tu as aussi subi la propagande néolibérale des laquais médiatiques de l'oligarchie qui défendent avec acharnement un système à bout de souffle et qui placent antifascistes et fascistes dans le même sac, ce qui revient à assimiler la Résistance à la milice, Guy Mollet et ses camarades aux nazis, et De Gaulle à Pétain.

Un climat politique, social et médiatique délétère qui a permis à la bête immonde de resurgir. Elle t'a frappé à mort. Tu avais 19 ans. Et soi-disant toute la vie !