L'idée de publier ici de larges extraits du dernier livre de Régis Debray m'est venue dimanche en lisant un article chez les caillasseux de l'ami Lediazec. Il s'agit, là aussi, d'un regard sur notre époque, décalé ou au-dessus de la mêlée.

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« Quand la question des moyens évince celle des finalités, et que la gestion de l’outil devient sa propre fin, les choses perdent leur sens, l’Etat de droit sa raison d’être, et l’homme son chemin. Trois exemples à domicile de cette subversion managériale : la Défense, la Culture, l’Ecole. Trois noblesses potentielles humiliées. La révision générale des politiques publiques (la RGPP) a été rebaptisée modernisation (la MAP) par une gauche dont le goût tout séculier des réformes légitime en réalité le zèle du néophyte. Aussi un chasseur de tête figure-t-il parmi les trois membres permanents du jury de l’ENA, pour apprécier le potentiel d’adaptation des candidats à l’économie de marché. Les cabinets d’audit privés, anglo-saxons pour la plupart, sont invités à grands frais à évaluer les serviteurs de l’intérêt général, en appliquant à l’Etat des critères dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’ont pas fait merveille en économie (…).  »

En une cinquantaine de pages remarquablement bien écrites, un vrai plaisir, l'ancien camarade de Che Guevara livre son analyse de la France de Hollande. C'est clair, c'est argumenté, c'est référencé, c'est en prise avec l'histoire, c'est tranchant, et cela ne tombe jamais dans la basse polémique politicienne.

« La France, pour son bonheur, n’a jamais eu que des têtes couronnées sacralisées par ricochet, soit des intermédiaires entre l’Eternel et l’Actuel, hommes-pont ou go-between. Entre le Ciel et la Terre, pour les successeurs d’Hugues Capet. Entre les Champs Catalauniques et la bombe atomique, pour le général De gaulle. Entre Bruxelles et Bercy, le pacte de stabilité et les chiffres de l’INSEE pour Monsieur Hollande. Quand le monarque à le Ciel pour témoin, il a Bossuet pour visiteur du soir ; quand il pense à Vercingétorix, il a Malraux ; quand il pense au taux d’intérêt, il a Jacques Attali. »

Ce faisant, le texte est cruel et sans pitié pour tous ces aventuriers du conformisme et de l'opportunisme qui nous gouvernent et qui n'ont à la bouche que les mots courage, réforme, compétitivité en menant le peuple à la précarité et à la pauvreté. Ces oligarques, dont l'archétype est Hollandreou, se caractérisent par leur carriérisme, leur vernis de culture historique, leur fascination pour l'économie (le fric) et leur absence de courage politique qui les entraînent au gré des courants dominants à livrer le pays à la finance et à le transformer en colonie...

« Qu’on soit coach ou président, pape à Rome ou éditeur à Paris, l’exercice politique consiste à transformer un tas en tout – des populations en peuple, par exemple, ou une bande de zigotos en équipe. La superstition économique a l’effet contraire : elle fait d’un tout un tas. Le premier est un art de composition, la seconde, une technique de décomposition. Pour créer un ensemble et l’élan qui va avec, un catalyseur se sert (si l’on peut dire) de symboles pour galvaniser et rassembler. Qu’est-ce qu’un symbole ? Un point de mire dans les têtes, qui fait lien entre les corps. Progrès, Justice, Révolution, nation, Egalité : un Invisible, impossible à photographier parce que situé par-delà et au-dessus de notre monde immédiat et sensible, mais qui a la vertu de polariser la limaille. Le commun est en surplomb ou n’est pas. Il se trouve que les hommes ne peuvent s’unir qu’en quelque chose qui les dépasse. (…) La mise en concurrence des régions, corporations, souffrances et mémoires, disloque tout ce que l’histoire a pu agréger, mêler et féconder. L’Europe officielle se meurt d’horizontalité : comme rien ne dépasse la loi du chiffre, volatile par essence, ça tend à se morceler en bas (Catalogne, Padanie, Flandres, etc). La France ne se morcelle pas en principautés territoriales mais sa syntaxe se relâche en ghettos, réseaux, lobbies, ethnies et confessions. »

Régis Debray brosse un portrait en forme de réquisitoire de ces élites qui finalement, en temps de grosse tempête comme aujourd'hui, révèlent l'étendue de leur médiocrité en servant avec zèle les puissances du moment. Inutile d'ajouter que je recommande L'erreur de calcul.

« L‘actuelle démocratie d’opinion d’opinion induit quiconque n’entend pas rester en rade à coïncider au plus près avec le cours des choses et des esprits. Hélas, c’est en faisant le choix du moindre risque en termes de compétitivité qu’en termes de destin on court au précipice. Un gage de réussite, savoir s’adapter aux circonstances ? Ni la République ni la Résistance n’ont été des faits d’adaptation, et le socialisme encore moins. S’adapter, en 1940, c’était collaborer. Et on sait à quelle gare sont alors arrivés les gens pressés de »monter dans les trains qui partent », ce qui amène le plus souvent à se tromper de quai. »