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On vous conseille ce film, excellemment joué et filmé, qui se déroule aujourd'hui dans une multinationale. Adapté d'un roman de François Emmanuel, il s'intéresse à deux phénomènes étroitement liés : la déresponsabilisation des acteurs dans une société complexe et la perte de sens du langage.

Certains régimes politiques sont arrivés à maîtriser ces deux phénomènes. Ainsi, le régime nazi a pu faire participer quasiment l'ensemble de la société allemande à son oeuvre criminelle : morcellement de tâches banales et utilisation d'un vocabulaire vague et précis pour occulter la finalité de la politique raciale. Les victimes des camps n'étaient plus des "hommes" ou des "femmes", mais devenaient, dans la novlangue nazie, de banales unités. Des unités qui suivaient un long processus industriel et administratif. Au fil de la chaîne, les divers rapports parlent d'unités à stocker, à acheminer, à traiter, dont il faut faire disparaitre les traces. L'efficacité et la rentabilité étaient des préoccupations constantes et récurrentes. Pour y parvenir, l'emploi d'un vocabulaire déhumanisé était essentiel. Le langage de l'industrie de la mort était littéralement vidé de sa substance humaine. Le vocabulaire était minutieusement choisi pour cacher l'odieuse réalité de l'industrie de la mort. Ce fut d'ailleurs la seule ligne de défense des criminels de guerre : ils affirmèrent obéir aux ordres sans savoir à quelle oeuvre ils participaient... Ils voulaient, même au plus haut niveau, se faire passer pour de simples employés de la machine nazie, et espéraient ainsi échapper à leurs responsabilités.

Et aujourd'hui me direz-vous ?

Le film trace un parallèle saisissant entre le régime nazi et notre société. A ce stade de la lecture, certains vont crier au loup, à la thèse lourdingue, au gauchisme, au simplisme, à la caricature ! Or, ce film n'affirme pas que les deux époques sont similaires et que les objectifs sont comparables. Il montre seulement que les deux phénomènes sont aujourd'hui à l'oeuvre au nom de la mondialisation, de la rentablité et du profit.

Chez les économistes libéraux, l'humain est mis en avant pour son initiative à créer de la valeur et à entreprendre... C'est le postulat de la liberté d'entreprendre qui devient chez les néo-libéraux la liberté de l'entreprise. Une entreprise qui ne doit obéir qu'aux règles d'un marché idéalisé sans entrave. Toute autre règle, comme le droit du travail, est assimilée à une atteinte à cette liberté. La pensée néo-libérale glorifie l'entreprise au détriment de l'être humain. Ce dernier n'est plus qu'une unité, parmi tant d'autres, qui produit et qui a un coût. Face à certaines difficultés liées à la concurrence, ou pour satisfaire l'appétit des fonds de pension, l'entreprise peut être contrainte de licencier : il y va de sa survie...

Au sein de l'entreprise et dans notre société, la décision du licenciement relève de l'évidence. Un processus de sélection et de désignation sera conceptualisé dans le secret de la hiérarchie puis mis en pratique... La complexité même de ce processus et le choix approprié du langage légitimeront les licenciements. Même les responsables de ces licenciements n'ont pas forcément conscience des conséquences humaines de leur décision, tant l'acte de licencier un salarié parait naturel ! L'essentiel est de sauver l'entreprise. L'objectif de l'idéologie néo-libérale réside exclusivement dans l'entreprise. Elle est presque assimilée à un corps vivant : les licenciements sont un moyen parmi d'autres pour la protéger. Jamais, il n'est dit que chaque licencié est sélectionné suivant des critères "objectifs" (âge, qualifications, expérience, opinions politiques, engagement syndical, croyances religieuses, comportement général, etc)., et que les conséquences sont humainement désastreuses pour l'intéressé(e), et ses proches : divorce, dépression, maladie, suicide...

Le pouvoir et les médias dominants évoquent des plans sociaux, des mesures de retour à l'emploi, des ajustements conjoncturels, des exigences de la mondialisation, du cac 40, du chômage, de pourcentages... Les plus hauts dirigeants de l'entreprise ne se sentent pas responsables des conséquences humaines de leurs actes puisqu'ils agissent en observant strictement des règles économiques qui sont naturelles dans le milieu où règne l'idéologie néo-libérale. Idem pour les autres acteurs, à quelque niveau de la hiérarchie. Cette parole officielle ou dominante qui guide les actes de l'économie néo-libérale n'a pas pour donnée essentielle et pour unique critère l'Homme. D'où le titre du film : "la question humaine".